Infidèle !  Oh la vache !

PAR GRÉGORY MARTIN

Notre fidélité à Cyprinus Carpio n’est plus à démontrer. Nous sommes des passionnés de ce poisson qui hante nos esprits jours et nuits. Vous ne me direz pas le contraire je pense ? Votre femme non plus d’ailleurs, j’en suis sûr ! Mais il est un attachement encore plus fort, celui de la pêche en général. Alors oui, quelques fois dans l’année, je me détourne de mon Grand Amour (la carpe) pour m’évader quelques jours avec Cténopharyngodon Idella (l’amour, le vrai). En route sur le chemin de l’infidélité ! Une expérience halieutique inoubliable !

Caractéristiques de l’amour BLANC.

 

Cette « carpe amour » aux allures d’un gros chevesne appartient à la famille des cyprinidés. En Angleterre, l’amour est nommé « grass carp » ou encore « white amur ». Venant de Chine, plus précisément du fleuve Amour, il est présent dans beaucoup de pays du monde entier. L’Est de l’Europe est d’ailleurs une destination incroyable pour s’adonner à la  traque de ce beau poisson.

 

 Son corps est allongé avec des écailles moyennes à grandes. Sa ligne latérale  complète court médialement sur le côté de la queue. Ses nageoires anale et dorsale sont courtes et sans épines. Sa nageoire caudale est profondément fourchue. Son dos est foncé et ses flancs clairs, parfois dorés pour certains sujets (photo 5). Presqu’uniquement herbivore (pas totalement), c’est un dévoreur de végétaux divers et variés. Un véritable bateau faucardeur. Son activité alimentaire est maximale de mai à septembre. Il devient alors une véritable vache aquatique. Il peut en effet manger entre 100 et 150% de son poids de nourriture par jour. Sa bouche dure, quelque peu oblique,  est totalement adaptée à son régime phytophage. Casser des végétaux  durs est d’une grande simplicité pour cet arracheur compulsif.

 

A l’heure actuelle, l’amour est présent sur l’ensemble de l’hexagone. A noter quand même que son introduction est maintenant totalement prohibée (public comme privé). On se demande vraiment ce qui incite à un tel acharnement envers ce poisson qui présente en milieu naturel une reproduction quasi nulle (sur notre territoire) et qui entraîne bien moins de dégâts que d’autres espèces.

 

Tout est question de bon équilibre piscicole qui, il est vrai, peut s’avérer dévastateur s’il n’est pas respecté. A l’heure écologique, cette espèce pourrait tout à fait permettre de lutter contre l’eutrophisation grandissante des eaux françaises. Une piste intéressante pour les organismes de  gestion de l’eau…

Théorie et observation : duo magique.

 

L’observation est comme pour la pêche de la carpe une phase incontournable. Elle permettra de déceler la présence des amours qui n’hésitent pas à montrer le bout de leurs nageoires (photo 8) ou à sauter tout simplement (surtout tôt le matin et en fin de soirée).

C’est parfois un véritable ballet aquatique qui favorise grandement notre « travail » de pêcheur. Des végétaux arrachés à outrance sur une parcelle ou une tige de jonc baladé par un amour… sont autant de signes à prendre en compte pour la localisation. En étant discret, on peut observer des amours en banc, surtout quand le temps est très ensoleillé, caniculaire ou orageux.

 

Rien de plus impressionnant que de tomber sur un escadron d’amours blancs pour la plupart métrés. La température de l’eau et l’orientation du vent sont aussi des éléments très importants à prendre en considération. Les vents chauds d’ouest ou du sud sont bien entendu plus favorables  que des vents plus froids qui entraineront bien souvent un ralentissement métabolique des amours. De 3 à 6°C, la prise de nourriture est irrégulière avec des arrêts d’une semaine environ.

 

Une consommation régulière commence à partir de 10°C mais le taux d’alimentation optimal se situe entre 21 et 26°C.

Ce taux de consommation varie également avec l’âge et le poids des sujets. Trouvez les végétaux en abondance et vous devriez apercevoir non loin, quelques ombres massives. Attention l’amour blanc ne s’attaque pas à toutes les espèces de végétaux. Il marque certaines préférences. De plus, ses goûts varient avec l’âge. Souvent l’amour blanc ne s’intéresse qu’à certaines parties de ses végétaux favoris que sont les cératophylles, les élodées, les myriophylles, les naïades ou bien encore certains potamots.

 

Même si les amours blancs préfèrent la nourriture végétale et ingère avec elle une certaine quantité de bactéries cellulolytiques (cellulose) permettant son assimilation partielle, ils sont tout à fait capables de tirer profit d’un régime omnivore surtout si l’herbe vient à manquer. Il n’est d’ailleurs pas rare que certains se laissent tenter par des bouillettes carnées ou autres denrées destinées davantage aux carpes. C’est notamment dans cette configuration où les amours se jettent sur tout ce qui bouge que le déséquilibre piscicole est atteint. Et là effectivement ce bijou d’eau douce peut devenir fléau.

 

L’approche.

 

Une fois la localisation des amours effectués il est important de choisir la bonne approche. Les amours blancs sont difficiles à détourner de leur nourriture naturelle surtout quand celle-ci est en abondance. A la belle saison, quand les eaux sont chaudes et que leur activité alimentaire est maximale, il ne faut pas hésiter à donner grandement à manger.

 

Tout dépendra du cheptel présent bien évidemment. Le rappel est souvent primordial afin de maintenir l’activité alimentaire des poissons présents sur le coup mais l’accoutumance en amont semble primordiale pour réaliser des pêches intéressantes. Tout type de graines comme la tiger, le maîs, le lupin ou d’autres mélanges en tous genres sont des mets de choix pour les amours.

 

 Les bouillettes sont également d’excellents appâts à condition de les adapter à leur régime alimentaire (pensez aux herbes séchées du lieu pêché). Les billes d’un gros  diamètre permettront de lutter contre la blanchaille potentielle mais surtout faciliteront la saisie. Le vert est la couleur qui m’a rapporté le plus de résultats.

Après plein de tests le constat est sans appel. J’ai aussi remarqué que les appâts contenant des additifs traversant toutes les couches d’eau s’avéraient plus efficaces. Quand on connaît le temps passé par les amours en surface ou entre deux eaux, on comprend vite l’intérêt de tels additifs : augmenter le message olfactif vertical pour les inciter à descendre afin de s’alimenter.

 

Les huiles essentielles et les mélanges sur base éthylique m’ont toujours apporté de bons résultats. La pêche en surface ou au zig restent également des stratégies à utiliser quand les amours ne souhaitent pas  s’alimenter sur le fond et que vous les avez sous les yeux ou presque.   Pour ceux qui voudraient être originaux et se distinguer des autres pêcheurs, tous les fruits et légumes que nous consommons sont des friandises parfaitement adaptées à l’amour blanc (melon, courgettes, trognon de salade, pommes, mures…).

Le choix est immense… Avec une bonne stratégie de pêche et des appâts adaptés au comportement et au régime décrit plus haut, il est possible de rendre les amours blancs boulimiques. Dans ce cas, l’enchaînement des touches peut être impressionnant. Vous êtes prévenus…prévoyez la quantité !!

En tout cas quelle que soit votre approche, il ne faudra pas oublier que l’amour blanc à l’image de la carpe se conditionne avec le temps à nos différents stratagèmes. Ainsi il changera de comportement et vous devrez vous adapter tant au niveau des stratégies d’amorçage, des esches utilisées que des montages.

 

L’amour plus fort que tout.

 

Lors de vacances passées en famille, j’avais repéré quelques amours blancs en surface sur une pièce d’eau de quelques hectares et notamment un sujet plutôt impressionnant. Cette découverte s’est faite un peu par inadvertance même si se retrouver au bord de l’eau n’est jamais un hasard. C’était donc décidé ! Je tenterai ma chance dès que possible.

 

Pour aborder mes pêches, j’amorcerai avec un mélange de graines composées de maïs, de tigers et de lupins. Ce mélange sera enrichi de bouillettes de gros diamètres spécialement roulées en quête du grand amour. J’avais lors de mes investigations précédentes repéré deux spots très intéressants : un haut fond d’à peine 2 mètres de profondeur rempli d’herbiers et une zone plus profonde (3 m environ) quasiment dépourvue d’herbes hautes mais recouverte d’une couche filamenteuse qui garnissait mon montage à chaque fois que je le ramenais. Il fallait donc s’adapter notamment au niveau des montages.

 

Pendant 4 jours j’amorcerai les deux zones choisies de façon plutôt large dans le but d’inciter les poissons à se déplacer pour s’alimenter. Chaque zone accueillera environ 5 kg de mon mélange. Soit 10 kg par jour. Cette quantité me paraissait suffisante, la densité d’amours blancs connue étant plutôt faible et la présence d’indésirables peu importante. Le tapis d’herbes du haut fond étant très dense, je pêcherai au-dessus de ces végétaux en réalisant un bas de ligne d’1 mètre esché d’un appât flottant. L’autre ligne pêchant sur le second spot sera un bas de ligne de 30 cm présentant l’esche juste au-dessus du tapis filamenteux. A noter que je pêcherai trois jours de suite en coup du soir, avec seulement deux cannes.

 

Quelle que soit le type de pêche choisi, côté montage, il faut du solide. Que vous pêchiez en surface, à fond ou au zig, les montages utilisés ainsi que les matériaux doivent être robustes afin de vous éviter certaines déconvenues. En effet l’amour est adepte des violents coups de tête et des rushs à répétition. Autant dire qu’il y a du sport même si le combat ne commence réellement qu’à quelques mètres du bord puisque notre athlète halieutique a tendance à foncer vers nos pieds ou à se laisser traîner. Mais près du bord, il est capable de prendre plusieurs mètres de fil en très peu de temps. La bouche de l’amour est très dure. Il faut donc un plomb lourd d’au moins 140 g pour une pénétration optimale de la pointe de l’hameçon. Mon plomb est fixé sur un clip plomb enfilé sur du Leadcore Starbaits XCore.

 

L’hameçon doit avoir une pointe droite et parfaitement aiguisée afin de bien pénétrer dans cette bouche cartilagineuse. Les hameçons ayant une longue hampe ont ma préférence. Ils doivent être forts de fer sinon le risque de les ouvrir est grand. J’utilise dorénavant les Power+ Hook Long Shank   qui ont toute ma confiance. Seuls quelques modèles sur le marché font l’affaire et croyez moi j’en ai essayés plusieurs. Concernant le matériau pour le bas de ligne, les tresses à dénuder comme la Fibre Tech Coated sont parfaites pour réaliser des bas de ligne de longueur traditionnelle .

Même si un bas de ligne de 30 cm est largement suffisant pour pêcher sur une tâche, il est souvent nécessaire de le rallonger afin de pêcher au-dessus des tapis d’herbes.

Les présentations flottantes sont assez intéressantes surtout parce qu’elles favorisent la saisie de l’ensemble esche/hameçon. C’est vraiment l’intérêt premier de ce montage.

 

Cependant il ne faut pas négliger les présentations denses ou équilibrées malgré les croyances générales, sinon quel est l’intérêt d’un amorçage sur le fond ? Il ne faut pas hésiter à varier les présentations jusqu’à trouver la plus efficace du moment. Un point très important qu’il ne faut pas oublier : l’amour attrape son appât contrairement à la carpe. Par conséquent le cheveu doit être le plus court possible afin que l’amour se saisisse de l’ensemble et non de l’appât uniquement.

 

Attention sinon aux fausses touches ou aux décroches qui découleraient d’une mauvaise piqûre. D’ailleurs, les touches se traduisent le plus fréquemment par la montée/descente de nos balanciers du fait des coups de tête d’après saisie qui permettent aux amours d’arracher leur butin. Egalement nous prenons souvent les amours blancs au milieu de forêts aquatiques, il peut donc être intéressant d’utiliser de la tresse en corps de ligne afin d’extraire plus facilement le poisson des herbes.

 

Revenons-en à nos moutons euh... nos vaches ! Et cette pêche alors ?

 

Le jour J lors de mon arrivée sur le poste, le vent de sud-ouest souffle plutôt fort. L’observation est difficile et il m’est compliqué d’attester la présence des amours sur le coup. Mais il ne faudra pas bien longtemps pour être rassuré. Ma canne sur le haut fond s’affole.

 

Le balancier fait l’ascenseur. Sans aucun doute c’est un grand blanc (ou un petit d’ailleurs). Le combat est typique. Quand on a l’habitude, presqu’impossible de se tromper sur l’identification du poisson. Après la touche, lors de la prise de contact et s’il n’y a pas d’obstacle ou de berge à proximité on peut avoir l’impression de ramener une grosse branche ou un petit poisson peu combatif. Mais arrivé près du bord ou proche de l’épuisette, changement de rythme!! Le combat commence ! Il faut donc être vigilant jusqu’au bout et régler son frein avec précision pour parer les coups de têtes et les rushs très puissants.

 

Ce combattant jusqu’au-boutiste est capable de repartir des dizaines de fois avec violence avant de se rendre. Attention lors de la mise à l’épuisette car l’amour est un destructeur de filet qui, dès le moindre frottement, repart telle une fusée ou saute tout simplement pour s’échapper.

 

Ce premier poisson touché ne fera pas exception à ce descriptif. Et quelle ne fut pas ma surprise lors de la pesée puisque ce sujet dépassait allègrement les 22 kg  . Je m’en étais fait un objectif caché depuis que je l’avais aperçu! C’était chose faite et ce en très peu de temps. J’avoue après coup que cette réussite était quelque peu insolente mais savourons chance souriante. Encore une histoire d’amour qui fera date dans ma mémoire halieutique. D’autres amours de taille plus modeste viendront me rendre visite les  jours suivants.

Compte à rebours pour une fusée.

 

L’amour blanc même s’il est plus résistant qu’on ne le croit doit être chouchouté. Il ne faut vraiment pas lésiner sur le choix de votre matelas de réception Certains sujets atteignent 1m20 tout de même !! Les Cradle sont parfaits ! En effet sur un tapis classique les coups de queue risqueraient de l’expulser avec en conséquence de graves blessures. De même le type cradle amortit vraiment les coups de queue qui provoquent souvent la perte d’écailles (problème récurrent).

 

Aussi, grande vigilance lors de son maintien dans les bras car même le Cradle en place il faut lui éviter tant bien que mal les chutes. En somme, la manipulation pour immortaliser un tel amour doit être la plus courte possible et se faire dans les meilleures conditions afin qu’il stresse un minimum (risque de crise cardiaque). L’utilisation d’un sac de conservation doit se faire uniquement en cas de force majeure et ce pour quelques secondes seulement (photo 1). C’est vraiment un point très important.

 

La ré oxygénation doit être prise au sérieux (pendant de nombreuses minutes parfois) sinon il se mettra de lui-même sur le flanc pour reprendre des forces après être reparti sur un coup de tête (encore un !!).  A noter que l’amour blanc possède une résistance importante (bien supérieure aux autres espèces) aux faibles teneurs en oxygène, identique à celle de notre cyprin préféré. Alors pas de panique, prenez en soin et tout ira pour le mieux !

 

Conclusion.

L’amour blanc est un poisson qui nous fait prendre beaucoup de plaisir tant dans l’observation, l’approche et le combat. Et surtout quel poisson majestueux tout de même ! De quoi nous laisser des souvenirs indélébiles laissant place à des anecdotes à raconter encore et encore. C’est réellement un poisson marquant (par son odeur forte également !!) surtout quand on a la chance de toucher quelques sujets imposants.

 

Dans mon Berry natal, je me souviens encore de mon retour à la maison après avoir pris mon premier amour. J’étais si fier d’avoir piégé un poisson si mystérieux et peu commun. Surtout qu’à cette époque, l’amour blanc n’était pas répandu comme aujourd’hui puisque seuls quelques départements de l’Est de la France attestaient de la prise de très beaux sujets. Depuis ces quelques années écoulées (il est loin ce titre de champion du monde !!), cette histoire d’amour continue toujours à travers quelques sessions dédiées . Alors pour ceux qui n’ont pas encore franchi le pas de l’infidélité, vous savez ce qu’ils vous restent à faire. L’amour vache vous tend les bras, ne le repoussez pas.